Le nœud de la sorcière – extrait

Les spectres n’avaient guère de substance. Ils n’étaient constitués que de souvenirs et d’émotions. Tout en haut de l’une des tours de Sept-Tours, Emily Mather posa une main diaphane au centre de sa poitrine, à cet endroit en cet instant chargé d’angoisse.

Est-ce que cela finit par devenir plus facile ? demanda-t-elle d’une voix presque aussi imperceptible que sa personne. Guetter ? Attendre ? Savoir ?

En tout cas, je n’ai rien remarqué, répondit sèchement Philippe de Clermont.

Lui-même juché non loin, il examinait ses doigts transparents. Parmi tout ce qu’il détestait dans le fait d’être mort – l’impossibilité de toucher son épouse, Ysabeau ; la disparition des saveurs et des odeurs ; l’absence de muscles pour se livrer à une bonne joute –, l’invisibilité tenait la première place. Elle lui rappelait constamment à quel point il était devenu immatériel.

Emily se décomposa et Philippe se maudit silencieusement. Depuis qu’elle était morte, la sorcière avait été sa compagne de tous les instants et divisait sa solitude de moitié. Où avait-il la tête, à aboyer sur elle comme sur une servante ?

Peut-être que ce sera plus facile quand ils n’auront plus besoin de nous, ajouta-t-il plus aimablement.

Il avait beau être le fantôme le plus expérimenté, c’était Emily qui comprenait la métaphysique de leur situation. Et ce qu’elle lui avait dit allait à l’encontre de tout ce que Philippe pensait sur l’au-delà. Il croyait que les vivants voyaient les morts parce qu’ils avaient besoin d’eux pour quelque chose : assistance, pardon, vengeance. Emily soutenait que ce n’étaient là rien de plus que des mythes humains, et que c’était seulement quand les vivants lâchaient prise et passaient à autre chose que les morts pouvaient leur apparaître.

Une fois qu’il eut appris cela, il supporta tout juste un peu mieux qu’Ysabeau ne remarque pas sa présence.

— J’ai hâte de voir la réaction d’Em. Elle va être tellement surprise.

L’alto chaleureux de Diana flotta jusqu’aux créneaux. Diana et Matthew, dirent Emily et Philippe en chœur en scrutant la cour pavée qui entourait le château.

Là, dit Philippe en désignant l’allée. Même mort, il avait encore l’œil aiguisé du vampire. Il était également plus bel homme qu’il n’était permis, avec ses larges épaules et son sourire diabolique. Emily ne put s’empêcher de sourire à son tour. Ils font un joli couple, ne trouvez-vous pas ? Voyez comme mon fils a changé.

Les vampires n’étaient pas censés subir le passage du temps et Emily s’attendait en conséquence à voir les mêmes cheveux d’un noir si profond qu’ils viraient au bleu ; les mêmes yeux changeants gris-vert, froids et distants comme la mer en hiver ; la même peau pâle et la large bouche. Mais il y avait quelques subtiles différences, comme l’avait déclaré Philippe. Les cheveux de Matthew étaient plus courts, et il portait une barbe qui lui donnait un air encore plus redoutable, comme un pirate. Elle étouffa un cri.

Matthew aurait-il… grossi ?

En effet. Je l’ai remplumé quand Diana et lui ont séjourné ici en 1590. Les livres l’amollissaient. Matthew avait besoin de se battre davantage et de moins lire. Philippe avait toujours soutenu qu’il est possible d’étudier trop. Matthew en était la preuve vivante.