Conversation avec Deborah Harkness

Auteur et écriture

 

Q. Vous avez écrit deux essais qui ont été fort bien accueillis par les spécialistes. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire un roman ?

DH. Difficile de ne pas remarquer l’engouement actuel pour les sorcières, vampires et autres créatures de la nuit. Mais nous ne sommes pas les premiers à être fascinés par elles. Nous les imaginons aujourd’hui évoluant dans des mondes fantastiques, pourtant les gens des époques que j’étudie croyaient que de telles créatures surnaturelles vivaient à leur côté, ici et maintenant.  Je me suis donc demandé de quoi les vampires et sorcières vivraient s’ils existaient dans notre monde, et quelles histoires étranges les humains inventeraient pour se convaincre qu’ils n’existent pas. Le Livre perdu des sortilèges propose des réponses à ces questions – parallèlement, j’ai essayé d’imaginer tandis que j’écrivais un monde à travers les yeux de ceux qui avaient vécu au Moyen-âge et à la Renaissance.

Q. Page 74, Matthew fait remarquer à Diana qu’elle envisage son travail d’historienne comme celui d’un détective. Est-ce ainsi que vous percevez vos recherches ? Le romancier est-il aussi un détective ?

DH. Je considère mon travail d’historienne comme une enquête. Les historiens assemblent les pièces à conviction et témoignages, et espèrent aboutir à un résultat cohérent. Souvent, les problèmes les plus fascinants – et les plus délicats à résoudre – concernent les motivations personnelles et la raison pour laquelle un évènement s’est passé d’une certaine manière et pas d’une autre. Ces questions sont proches de celles que se pose un détective. Cependant la fiction a plus d’affinités encore avec l’alchimie : on prend un peu de ceci, un peu de cela, on mélange le tout et on espère qu’un évènement formidable se passera et que le résultat sera plus précieux que la somme de ses ingrédients. Les romanciers, comme les anciens alchimistes, savent que la création nécessite du temps et de la patience, et qu’il est probable qu’ils échouent avant de connaître, peut-être, le succès.

Q. Qu’est ce qui vous a conduit à inclure dans votre récit à la fois une narration à la première personne et un narrateur omniscient ? En quoi cette façon de faire enrichit-elle votre histoire ?

DH. Très tôt au cours de l’écriture, j’ai pris conscience que les vampires étaient des créatures secrètes et protectrices. Pour Matthew, cela signifie que ses instincts le poussent à éluder les questions de Diana tout en la protégeant des dangers. Le seul moyen dont je disposais pour montrer ces aspects du caractère de Matthew (sans qu’ils agacent trop le lecteur !) était de faire disparaître temporairement du devant de la scène Diana, et de mettre en évidence ses relations avec des personnes qui le connaissaient différemment. Comme Diana est habituellement la narratrice, cette narration omnisciente m’a permis de contourner le problème. Cette combinaison de deux manières de raconter l’histoire me semble fonctionner étonnamment bien puisqu’elle donne au lecteur à la fois une proximité avec Diana et en même temps des réponses aux questions qu’il se pose à propos de Matthew.

Q. Elias Ashmole et l’Ashmole 782 ont réellement existé. Qui était Elias Ashmole, et pourquoi avez-vous construit ce roman autour de ce manuscrit en particulier ?

DH. Elias Ashmole était un antiquaire et un érudit anglais du XVIIe siècle. Il a fait des dons majeurs à l’université d’Oxford, et cette collection de livres et d’objets a permis la fondation du Musée Ashmole (qui est, aujourd’hui encore, en activité). Les livres et manuscrits dits « Ashmole » ont tout d’abord été conservés au musée puis transférés à la Bibliothèque Bodléienne au XIXe siècle.