1er chapitre

Ma tante Sarah m’avait toujours mise en garde : une sorcière ne peut mentir àune autre. Mais cela ne m’empêchait pas d’essayer.
Gillian eut un murmure compatissant, mais me suivit du regard.
Arrivée àma place habituelle devant les vitraux, je réprimai l’envie de laisser tomber mon fardeau sur la table et de m’essuyer les mains. Mais, soucieuse du grand âge de ces livres, je les déposai précautionneusement.
Le manuscrit qui avait sembléretenir sa fiche de consultation était sur le dessus de la pile. Le dos était ornédes armes d’Elias Ashmole, un alchimiste et bibliophile du XVIIe siècle dont les livres et documents avaient étéversés au fonds de la Bodléienne par le musée Ashmoléen au XIXe, avec celui-ci, le numéro 782. Je tendis la main et effleurai le cuir bruni.
Une petite décharge me la fit retirer prestement, mais pas assez ; le tressaillement remonta dans mon bras, me donnant la chair de poule jusqu’aux épaules et à la nuque. Elle disparut rapidement, mais elle me laissa une sensation de vide et de désir inassouvi. Ébranlée par cette réaction, je reculai.
Même àcette distance, ce manuscrit me lançait un défi, menaçant la muraille que j’avais élevée entre ma carrière d’universitaire et mon statut de dernière des sorcières Bishop. Ici, entre mon doctorat et ma chaire remportés de haute lutte, les promotions qui m’attendaient et une carrière bourgeonnante, j’avais renoncéàmon héritage familial et bâti une vie qui reposait sur la raison et les capacités professionnelles, pas sur des sortilèges et des intuitions inexplicables. J’étais àOxford pour achever des recherches. Une fois terminées et publiées, mes découvertes, soutenues par une analyse pousséeetprésentées à mes collègues humains, ne laisseraient aucune place aux mystères et àtout ce qui ne peut être perçu que par le sixième sens des sorcières.
Mais –accidentellement –j’avais demandéàconsulter un manuscrit alchimique nécessaire à mon travail qui semblait doué d’un pouvoir occulte que je ne pouvais ignorer. Cela me démangeait de l’ouvrir et d’en savoir plus. Pourtant, une force supérieure me retenait : ma curiositéétait-elle seulement intellectuelle ou bien était-elle mue par les liens de ma famille avec la sorcellerie ?